La mort d’Hitler – Une enquête intéressante dans les archives russes

BRISARD, Jean-Christophe ; PARSHINA Lana. La Mort d’Hitler. Fayard, 2018. 372 p.

 

NB : je dois préciser qu’une copie (électronique) de l’ouvrage m’a été communiquée par l’éditeur par l’intermédiaire de NetGalley.fr

M’intéressant particulièrement à la question de l’Allemagne nazie (plus exactement sur l’attitude de la population allemande face au régime) et à l’ouverture (partielle) des archives russes (avec un difficile apprentissage de la langue russe), je dois reconnaître que la thématique de cet ouvrage m’a attiré, tout en m’inquiétant un peu (on connait les nombreux fantasmes sur le sort d’Hitler, une simple recherche google en donnant une bonne illustration).

Néanmoins, l’identité des auteurs et de l’éditeur m’a rassuré, on est sur du sérieux. Sans dévoiler la conclusion (puisque c’est le principe de ce type d’ouvrage), aucune inquiétude à avoir. Les auteurs placent rapidement de côté les hypothèses farfelues (on note seulement une présenté en introduction pour poser le problème). On reste sur une analyse sérieuse avec une conclusion logique par rapport aux connaissances historiques. Finalement, la conclusion est même quasiment expédiée en quelques lignes comme évidentes, l’intérêt de l’enquête est ailleurs. En conséquence, aucune inquiétude à avoir sur ce ne point.

Une grosse critique peut être faite sur la deuxième partie (Les derniers jours d’Hitler), en gros les événements au bunker de la Chancellerie entre le 19 avril et le 2 mai 1945. On voit ici clairement que le livre n’est pas l’oeuvre d’historiens. On peut noter quelques erreurs, faute d’appréciations sur certains personnages, et autres. Certes, l’ensemble reste cohérent, sans erreurs majeures. Mais, on sent qu’il manque une certaine maîtrise du sujet. Par ailleurs, on peut regretter l’absence d’un appareil scientifique critique en appui de la description. Certes, 2 – 3 livres sont cités, mais essentiellement les autobiographies de certains protagonistes, les ouvrages de référence sont totalement absents. C’est évidemment dommageable. Mais soyons honnêtes, il ne s’agit pas d’un ouvrage d’historiens, l’objet (les deux axes d’analyse) est autre. Donc, on peut largement pardonner ces défauts, surtout que là encore cela reste cohérent.

Le gros intérêt réel du livre est double :

1°: Tout d’abord, une présentation assez intéressante des conditions pour la recherche dans les archives russes (voir une certaine analyse de la bureaucratie de ce pays), à travers les difficultés pour accéder aux documents relatifs aux cas Hitler. Ayant correspondu, l’année dernière, avec un chercheur russe sur un sujet en rapport avec l’aviation, j’ai effectivement retrouvé tous les éléments qu’il m’avait signalés. Une méfiance du pouvoir pour la recherche historique, une assimilation des recherches sur la WWII avec les impératifs politiques (la Grande Guerre patriotique avec une tentative d’assimilation à la situation géopolitique actuelle), les difficultés d’accès pour les Occidentaux accusés de porter atteinte à la Grande Russie, les négociations continuelles pour accéder aux fonds d’archives.
L’enquête des auteurs est ici passionnante à suivre et illustre toutes ces difficultés, et on ne peut avoir qu’un immense regret lorsqu’on constate les trésors d’archives présentés aux auteurs. En laissant de côté, le possible morceau de crânes et les dents d’Hitler (et d’Eva Braun), les documents semblent multiples entre les photos de l’intérieur du bunker de la Chancellerie, les rapports d’interrogatoires des différents protagonistes, etc… On ne peut que rêver aux nombreux trésors qui dorment dans ces différentes archives dont l’ouverture n’est souvent que très partielle. Et plus globalement, envier les auteurs pour avoir accédé à certains d’entre eux.

2°: Le second élément passionnant de l’ouvrage repose sur l’enquête menée par les Soviétiques dès mai 1945 pour essayer de déterminer le sort d’Hitler. Entre les affrontements entre factions des services de renseignement, la crainte de Staline, et la naissance de la Guerre froide, tous ces aspects entrent de front dans l’enquête soviétique. On ne peut que rester étonné face à l’attitude des Soviétiques qui refuse de reconnaître officiellement la mort d’Hitler malgré l’accumulation des preuves (quoiqu’en partie réduite par les guerres internes entre le NKVD et le SMERSH avec rétention de preuve et refus de collaboration), voir fait fuiter de fausses informations à destination des services de renseignements occidentaux. Finalement, ces preuves finissent totalement enterrées dans les archives où elles furent pour partie oubliées. Ce second axe ne peut qu’interroger sur le lecteur quant au fonctionnement de l’URSS et à son culte du secret. Toutes les preuves de la mort d’Hitler sont disponibles et utilisables, pourtant elles demeurent non-publics, voir un refus (de nos jours) pour en faire état comme le montre l’enquête des auteurs (rien que la visite des archives du FSB et l’attitude de son personnel mérite la lecture de l’ouvrage).

En conclusion, que dire :
– il est évident que la personne maîtrisant le sujet (les derniers jours d’Hitler) ne découvrira rien de nouveau, voire même une légère frustration à la découverte de la partie historique. Toutefois, il peut s’agir d’un bon complément pour la découverte (ou tout au moins un bref aperçut) des archives russes en la matière. Là encore, le spécialiste ne pourra que rêver aux documents, relatifs au IIIe Reich et la WWII, qui restent à y découvrir.
– le lecteur plus novice trouvera lui un ouvrage relativement intéressant pour rappeler les grands éléments sur les derniers jours d’Hitler (là encore,malgré quelques erreurs, on ne note pas d’incohérences majeures), qu’il conviendrait évidemment de compléter par quelques ouvrages d’un plus haut niveau (on peut penser notamment à La Fin, Allemagne 1944 – 1945 de Ian Kershaw ou La Chute de Berlin par Anthony Beevor ou Les Cents Derniers Jours d’Hitler par Jean Lopez, voir avec beaucoup de pincettes Les Derniers Jours de Hitler par Joachim Fest, pour citer quelques ouvrages faciles d’accès en français, la liste n’étant pas limitative). En outre, la partie enquête est relativement bien faite et remarquablement écrite en donnant un peu l’impression d’un thriller, même si la partie conclusion pourra frustrer légèrement le lecteur. Dans l’ensemble une bonne lecture distrayante pour approcher des aspects historiques essentiels.
– mais c’est aussi un peu la faiblesse de l’ouvrage. Si personnellement, j’ai beaucoup apprécié la lecture (terminé dans deux jours), je doute d’éprouver l’envie d’ouvrir une deuxième fois le livre. Il ne dispose pas de la matière pour être utilisé par référence pour d’autres travaux, et il n’apporte finalement rien de bien nouveau qui mérite d’en faire une nouvelle lecture. C’est distrayant, bien écrit, relativement sérieux dans ces analyses, apportant un point de vue intéressant sur la recherche dans les archives russes, illustrant certains faits historiques, mais finalement assez vite oublié. Néanmoins, on ne peut qu’en conseiller la lecture, avec les quelques réserves signalées.

À noter que l’ouvrage dispose d’un cahier photo présentant les différentes pièces d’archives, malheureusement il n’était pas disponible dans ma version promotionnelle, donc je pourrais en juger.

NB : il est signalé un documentaire, en parallèle, sur le sujet (sur France 2). Malheureusement, n’habitant pas en France, je n’ai pas eu l’occasion de le visionner afin de pouvoir comparer avec l’ouvrage. J’essaye de me le procurer (et éventuellement de compléter ma critique ultérieurement en fonction de cet élément).

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