Albert Speer

KITCHEN, Martin. Speer, l’architecte d’Hitler. Perrin, 2017. 592 p.

 

Bouquin à lire, car le personnage d’Albert Speer est particulièrement intéressant à plusieurs égards :
– il fait partie des grands favoris d’Hitler peu après son arrivée au pouvoir (et quasiment jusqu’à la fin) avec une réelle proximité et amitié entre les deux ;
– comme ministre de l’armement, son action aura un impact profond sur le déroulement de la guerre ;
– après la guerre (et son emprisonnement à Spandau), il n’aura de cesse de se donner l’image du « bon nazi » que ce soit durant le procès de Nuremberg ou ultérieurement lors des publications de ses mémoires. Globalement, celle du technicien – spécialiste apolitique pris par les engrenages du pouvoir nazi, et qui tout en ayant participé activement n’a finalement rien vu, articulé par son diptyque : « Responsabilité collective », mais « non culpabilité ». Position bien opportune dans une Allemagne des années 1960 hantée par la « dénazification ». Finalement, si le ministre Speer (technicien) n’a rien connu des crimes nazis malgré ses hautes fonctions et sa proximité avec Hitler, le simple fonctionnaire de l’état nazi (ou l’allemand ordinaire) n’est pas dans une autre situation. 

L’ouvrage de Martin Kitchen cherche ici à rétablir une certaine vérité :
– oui, Speer a largement connu et participer au génocide, que ce soit comme grand architecte à travers le projet de Germania (avec les expulsions massives et sans ménagement de juifs afin de détruire ou récupérer les logements), à travers l’utilisation massive de la main d’oeuvres concentrationnaires dans les usines d’armements et les rafles, par la participation à de nombreuses réunions où la question est directement abordé ainsi qu’aux constructions de plusieurs camps ou par une proximité réelle avec Himmler. Il était parfaitement au courant et y a participé d’une façon ou d’une autre ;
– en qualité de ministre de l’armement, ses « exploits » doivent être relativisés, car il bénéficie de l’excellent travail de Fritz Todt en 1941 pour redéployer l’industrie allemande vers une production de guerre (toujours impressionnant de voir la totale impréparation de l’Allemagne pour le lancement d’un conflit à longue durée), ainsi que du Travail de Erhard Milch pour le matériel aéronautique. Néanmoins, la grande réussite de Speer est double : un excellent organisateur (surtout dans le fouillis administratif – économique de l’état nazis) et un dénicheur de talents pour placer les bonnes personnes aux bons endroits.
– La partie relative au procès de Nuremberg et la reconstruction progressive de ses mémoires après libération sont, par ailleurs, particulièrement intéressantes pour montrer la construction progressive de sa défense (voir la réécriture complète de son action) permettant d’en faire « le bon nazi » face aux fous fanatiques du cercle dirigeant. Le technicien compétent, qui prit dans la marche des événements, le charisme d’Hitler, la défense de son pays, s’est retrouvé par les hasards de la providence (l’accident d’avion de Todt) propulsée au plus haut niveau de direction du pays. Lui, l’homme totalement apolitique qui n’a finalement fait que son travail consciencieux sans avoir eu le courage de comprendre l’objectif criminel du régime ou d’avoir cherché davantage à comprendre. Responsabilité collective donc, car participation à l’action criminelle des nazis, mais non coupable, car il n’a jamais eu connaissance de la réalité. Position o combien opportune pour tranquilliser de nombreux Allemands dans l’après-guerre, d’où la réhabilitation partielle de Speer. L’auteur montre bien les manipulations qui ont été faites lors de la rédaction de ses mémoires, ainsi que pour cacher ou détruire certains documents (notamment son journal qui ne devait pas être publié avant le décès de ses arrières petits enfants).

Le cas d’Albert Speer est profondément intéressant. En effet, s’il participe concrètement aux crimes nazis, s’il se montre souvent comme quelqu’un sans scrupules cherchant souvent le pouvoir et l’enrichissement, il n’est clairement pas un fanatique. Profondément intelligent, diplômé, il représente finalement l’image de ces jeunes bardés de diplômes (assez régulièrement d’un Doctorat), universitaires ou hauts cadres administratifs qui ont collaboré sans la moindre difficulté avec le régime (parfois en étant membres du parti ou non), participer à l’édiction des théories raciales, de sa base juridique et globalement contribué activement à son établissement et son fonctionnement. Ce qui rend son étude finalement encore plus effrayante que celle d’un Himmler ou Bormann.

On pourra, cependant, noter deux points négatifs : 
– le livre est clairement à charge contre Speer (et plus globalement les dirigeants nazis). Certes, je n’ai aucune sympathie à son égard, mais parfois le ton employé par l’auteur amène à s’interroger sur sa neutralité dans l’étude (ce qui me pose toujours problème dans un bouquin historique), même si il faut lui reconnaître de reconstruire une image plus conforme à la réalité du mythe Speer ;
– l’ouvrage est très dense notamment s’agissant des passages relatifs au fonctionnement du système administratif économique, lequel peut être compliqué à comprendre pour le lecteur qui ne connaît par les rouages de l’état-nazis ;
– éventuellement certains pourront regretter le faible nombre d’éléments sur sa vie privée (dans l’ensemble relativement raté malgré son mariage et ses 6 enfants).

Mais globalement une bonne lecture pour appréhender de façon plus réelle le personnage (loin de l’image de ses mémoires), ainsi que la construction de la déculpabilité après-guerre laquelle peut s’appliquer plus généralement à la société allemande de la « dénazification ».

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