Une présentation de la politique du Général de Gaulle vis-à-vis de l’URSS, amoindrie par un message politique et un manque d’impartialité

CARRERE D’ENCAUSSE, Hélène. Le Général De Gaulle et la Russie. Fayard, 2017. 288 p.

 

NB : je dois préciser qu’une copie (électronique) de l’ouvrage m’a été communiqué par l’éditeur par l’intermédiaire de NetGalley.fr

Lorsque j’ai vu la thématique du livre : la politique diplomatique du général de Gaulle vis-à-vis de l’URSS (même si dans sa conception, la nation de Russie prend le pas sur le régime), je ne peux nier avoir été fortement intéressé à deux titres (voir une troisième plus facultative) :
– on ne peut nier une évolution actuelle majeure quant à la place de la Russie sur la scène internationale (ainsi que concomitamment un affaiblissement non-négligeable de la place des États-Unis pour des raisons liées notamment à son Président actuel, les démissions massives de spécialiste au Département d’État étant assez illustratifs des conséquences à terme et moyen terme), ce qui implique une réévaluation nécessaire des relations avec ce pays (indépendamment de l’opinion que l’on puisse avoir sur sa politique actuelle) ;
– or, il est évident qu’on ne peut appréhender ces questions sans un aspect historique afin de comprendre les évolutions de ces relations, mais aussi la perception par les acteurs des deux pays (voir plus cruellement les stéréotypes dans l’imagerie populaire, lesquels impact les choix politiques et réflexions intellectuels) ;
– indépendamment de l’opinion qu’on puisse avoir, on ne peut nier que la réflexion de Gaulle ou gaullien reste incontournable dans le fonctionnement et les positionnements institutionnels français, et constitue souvent l’axe central sur lequel s’imbrique les débats (sans forcément correspondre à la réalité des conceptions du Général et souvent dans une imagerie / mystification éloignée de la réalité historique).

Je dois néanmoins faire état immédiatement d’une certaine gêne à la lecture. On sent, en effet, rapidement une véritable admiration de l’auteur s’agissant de la personne du Général de Gaulle, ainsi que de sa vision des relations internationale, voir une quasi-prescience pour deviner les évolutions majeures ainsi que pour impulser les autres acteurs. Si sur ce nombreux point, je suis en accord avec les analyses, je ne peux nier m’être souvent demandé si l’auteur ne manquait pas un peu d’impartialité ou n’avait pas tendance à vouloir aller trop loin dans son sentiment. Même s’il s’agit ici d’un essai dans un contexte politique précise (j’y reviendrais ultérieurement), et non d’un ouvrage historique de référence, cela pose quelques problèmes de neutralité qui pourront éventuellement gêner certains lecteurs avec cette interrogation régulière : est-ce que l’auteur ne déforme pas les événements selon son objectif.

S’agissant du fond, l’auteur cherche à visiter la politique étrangère à travers trois époques :
– celle de la France libre (en passant par les différents noms qui suivront) durant laquelle, la relation avec l’URSS (ou plus exactement Staline) vise davantage à sauvegarder le futur de la France. Face à un organe et un acteur (de Gaulle) manquent d’une réelle légitimité, d’une France dont la position s’est effondrée dans la défaite de mai – juin 1940, l’URSS apparaît comme un soutien face à l’hostilité américaine et les hésitations britanniques. Les relations avec Staline doivent permettre de réaffirmer la France comme combattante (avec l’épopée du Normandie-Niemen, malheureusement trop rapidement évacué en quelques lignes), mais aussi comme l’un des vainqueurs de la guerre ;
– lors du retour au pouvoir en 1958, le positionnement est davantage hésitant, il est vrai que la France est alors dans une problématique lourde avec la Guerre d’Algérie, impliquant un redoutable travail d’équilibre, tandis que les questions de l’Europe et du futur de l’Allemagne varient au grès des circonstances. On sent, néanmoins, ici une volonté de rapprochement fort avec les États-Unis comme le prouvent les réactions à la crise de Cuba ou de Berlin, avec un général de Gaulle partisan d’une certaine dureté (je n’ai pas pu m’empêcher, s’agissant de Cuba d’y voir certaines similitudes avec la position, dans le camp inverse, de Castro et dont intransigeante voir l’attitude limite suicidaire, comme le montre les copies des messages entre Castro, l’Ambassadeur soviétique dont j’ai oublié le nom et Khrouchtchev, attitude qui explique aussi les évolutions de la crise avec le retrait des missiles). Toutefois, les similitudes entre Castro et De Gaulle s’arrêtent immédiatement, si les deux sont sur une ligne relative dure, le second contrairement au premier souhaite ce positionnement pour aboutir à des négociations concrètes dans l’intérêt de l’Europe et de la paix mondiale. En outre, malgré cette approche, on note une tendance progressive vers une ouverture en direction de l’URSS et des pays du bloc de l’est dans l’objectif de bâtir un équilibre européen post-Yalta ;
– c’est finalement la caractéristique de la troisième période qui démarre globalement avec le retrait des structures de commandement intégré de l’OTAN (et non une sortie de l’OTAN comme on peut parfois le lire dans certains médias et articles) en 1966. Désormais, et sans jamais renier l’alliance avec les États-Unis, on note l’impulsion d’une stratégie de détente à travers une visite à Moscou (face à une direction Brejnev / Kossyguine / Podgorny, relativement affaiblis), mais aussi une tournée en Europe de l’Est (sauf erreur, Pologne et Roumanie). La politique étrangère est tournée vers l’édification d’une nouvelle Europe post-Yalta basée sur la souveraineté des États concernés hors des deux blocs États-Unis / URSS et la question de la place de l’Allemagne (ici, les refus répétés de reconnaître la RDA sont significatifs). Cette approche reste, toutefois, prudente sans aboutir à des résultats concrets malgré quelques accords de coopérations économiques et scientifiques ponctuelles. Elle est, néanmoins, interrompue doublement par le Printemps de Prague et la chute politique du général de Gaulle en 1968 – 1969), ce qui permet difficile d’en appréhender les conséquences positives ou échecs potentiels.
– l’ensemble de ces trois phases restent centrées sur deux visions essentielles et classiques du gaullisme : la prédominance de l’intérêt de la France ; la conviction que l’idéologie n’est rien face aux destins nationaux d’où la logique selon laquelle l’Europe de Yalta est condamnée à moyen terme.

Sur ces trois aspects, l’ouvrage est extrêmement intéressant en présentant l’évolution historique des relations France / URSS (Russie) sur une période s’étendant des années 1940 à 1969 (malgré une longue pause). Il est assez significatif que de Gaulle soit confronté à trois directions soviétiques différentes, ce qui en fait quasiment une exception chez les dirigeants politiques de la décennie essentielle de 1958 – 1968. On note aussi l’excellente compréhension du Général de Gaulle (ou de ces conseillers, en matières étrangères, il est toujours discutable d’en attribuer la seule paternité à un seul homme, aussi illustre soit-il) des évolutions du monde à travers la détente et la chute progressive du bloc de l’est (ainsi que vis-à-vis de la Chine, quoique le sujet est seulement effleuré par l’auteur). Si on peut débattre de la paternité originelle (la conclusion de l’ouvrage me semblant un peu excessive), on ne peut nier que la politique française en matière d’affaire étrangère impulsée par De Gaulle joue un rôle non négligeable dans les évolutions ultérieures des années 1980.

Sur cette analyse historique, j’ai par contre, un peu regretté que l’auteur ne passe pas davantage de temps sur la construction de l’imagerie (voir des stéréotypes, sans y voir un terme négatif) de la Russie et des Russes, en France, à travers les temps, car il s’agit d’un élément important, ainsi que l’expérience du Capitaine de Gaulle comme conseillé militaire lors de la guerre d’indépendance polonaise du début des années 1920, ce qui aurait là encore été intéressant pour mieux appréhender son positionnement sur la question polonaise.

À côté de l’étude historique des relations France – URSS (Russie, qui demeure l’aspect qui m’a davantage intéressé, on doit reconnaître un certain plaidoyer politique dans l’ouvrage. Sa sortie, au moment où la nouvelle politique étrangère du Président Macron se dessine progressivement, tandis que la Russie de Poutine se lance dans une véritable restauration impériale (et reconstruction d’une histoire officielle, comme le prouvent les débats actuels et la situation des historiens russes s’agissant de la Grande Guerre patriotique, notamment). Cette situation se pose au moment d’un retrait partiel des Etats-Unie sous l’impulsion de son président avec une perte réelle de son poids dominant (le discours du Président Trump lors de la tournée asiatique sur les accords commerciaux étant très illustratif), et de l’émergence d’une nouvelle puissance avec la Chine (d’où probablement son inclusion, quoique limitée dans l’ouvrage ?).
Il y’a, donc, ici un certain réquisitoire pour conseiller la politique européenne du Président Macron à travers les idées du gaullisme, d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural (régulièrement répété dans le livre) intégrant donc la Russie, et indépendante des États-Unis (voir de la Chine ? même si cet aspect peut sembler contradictoire face à une Russie dont l’orientation est clairement impérialiste.
Je ne m’étendrais pas davantage sur le message politique.

En conclusion, je demeure un peu réservé sur l’analyse du livre, car clairement orienté vers un message politique et une admiration réelle des positionnements du Général de Gaulle, ce qui lui fait perdre une certaine impartialité.
Néanmoins, où la question des relations avec la Russie se pose, il contribue à fournir une pierre supplémentaire à l’appréhension des éléments historiques ayant dicté son évolution à une étape précise de notre histoire. En cela, la lecture est assez enrichissante pour permettre de mieux en comprendre certains aspects. Idéalement, il serait intéressant de lire des auteurs russes sur le même sujet afin de déterminer les similitudes et différences sur l’approche de cette période.
On pourra, enfin, regretter une bibliographie finalement relativement courte et essentiellement française (malgré la présence, sauf erreur, de deux ou trois titres russes ?), ce qui là encore contribue à placer le livre davantage vers l’essai à message politique que sur l’analyse historique.
Toutefois, vu la littérature assez limitée sur le sujet, on ne peut qu’en conseiller la lecture à toute personne souhaitant en apprendre davantage sur le sujet, tout en notant bien ce problème de rigueur / impartialité.

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