La conquête de l’Everest, mais bien plus encore notamment sur la Grande Guerre

WADE, Davies. les Soldats de l’Everest : Mallory, la Grande Guerre et la conquête de l’Himalaya. Les Belles Lettres, 2016. 576 p.

 

Lorsqu’on m’a fortement conseillé la lecture de ce livre, je dois reconnaître avoir été un peu dubitatif. L’alpinisme ne m’intéresse pas réellement (voir absolument pas), même si j’ai toujours eu un petit intérêt pour les grands récits d’exploration. Or, effectivement cet ouvrage est bien plus qu’une simple histoire sur les premières tentatives pour conquérir (et c’est bien le terme, comme j’y reviendrais plus loin) l’Everest au début des années 1920, avec en toile de fond, le destin tragique de George Mallory.

Néanmoins, au préalable, je voudrais faire un petit avertissement. Le livre est un véritable pavé : 546 pages, dont 28 pour l’index (j’adore ce type d’index très détaillé, parfait pour servir de référence) et 49 pour la bibliographie (annotée, l’auteur commentant largement les différentes sources utilisés, ce qui n’est pas inintéressant, mais discutable, car nuisant fortement à l’utilisation de cette dernière, car il est très difficile de trouver rapidement une référence sans relire de très long paragraphe, dommage de ne pas avoir prévu à la fin une simple liste en complément). En réalité, le livre fait bien plus que ce nombre de pages, car l’éditeur a fait le choix d’une police d’écriture minuscule (je suppose pour réduire le coût d’impression ?). Résultat, le livre est un véritable calvaire à lire pour les yeux… Sincèrement, je conseille vivement l’achat de l’édition numérique et non le format papier.

Pour le reste, l’auteur traite d’une multitude de sujets à travers les trois explorations et tentatives pour atteindre le sommet.

Tout d’abord (et c’est une des raisons de mon achat), la Première guerre mondiale à travers l’expérience vécue par une partie des protagonistes. On pourra éventuellement regretter une vision un peu trop orientée (et partiellement datée) vers la boucherie dirigée par des généraux incompétents et planquée à l’arrière sans prendre en compte les pertes. Certes, cela n’est pas entièrement faux considérant la stratégie offensive du Général Haig (imité, accessoirement, dans les aires par le Royal Flying Corps avec des pertes dramatiques, au point d’être surnommé « le club des suicidaires »). On notera aussi quelques erreurs sur les événements (mais, je veux bien pardonner, car ce n’est qu’un des aspects du livre). D’un autre côté, cette vision est assez cohérente avec le vécu de cette génération des classes moyennes supérieures britanniques qui ont payé un très lourd tribut à la guerre (immédiatement bombarder Officiers subalternes, avec un taux de perte hallucinant probablement le plus lourd de la guerre) et une expérience dramatique. Il s’agit sur ce point d’un nouveau témoignage très utile sur cette catégorie de conscrits souvent oubliée par les études qui se limitent souvent à une dichotomie entre soldats et généraux.
Cet aspect est parfaitement rendu par les différentes lettres et correspondances personnelles des protagonistes dont l’auteur nous livre quelques extraits. Profondément saisissant pour comprendre le vécu de cette catégorie spécifique dans la guerre, ainsi que sur les sentiments nés dans l’immédiate après-guerre et qui décideront des orientations politiques anglaises notamment en matière de défense et politique étrangère.

On comprend aussi l’envie, le besoin de ces tentatives (parfois désespérés) pour atteindre l’Everest, par une partie de ces hommes profondément hantée par l’expérience de la guerre ou par les pertes de proches ou d’amis. Cette volonté de conquérir l’Everest à titre de rédemption pour eux-mêmes, mais aussi pour l’Empire britannique.

Car c’est le second aspect instructif du livre, un portrait de cette classe moyenne supérieure destinée à servir la grandeur du dessin impérial britannique (soit dans l’Armée, dans la fonction publique notamment aux Indes ou dans l’enseignement). Ce véritable embrigadement, façonnage de cette véritable caste sociale pour servir.
Ainsi, la conquête de l’Everest ne peut être le fait que de Britannique ou plutôt d’Anglais (à la rigueur des Écossais, mais surtout pas des coloniaux comme ces rustiques Canadiens ou voyous australiens). Le peuple destiné à éclairer le monde (dans un Empire où le soleil ne se couche jamais) se doit de conquérir la dernière terre vierge au monde.
On a ainsi un éclairage très utile sur ce monde anglais type de l’époque (et touchant aussi à sa fin).

Le troisième aspect touche au Tibet dont l’auteur fournis quelques précisions historiques (très utile là encore, pour comprendre davantage la situation actuelle et le lien chinois), ainsi que sur l’évolution de la perception du bouddhisme. D’une religion barbare, pratiquée par des gens détestables et incultes, dans un pays ignoble selon les premiers témoignages des explorateurs et journalistes anglais au début du XXe siècle. On est bien loin de l’image actuelle.

Enfin, le dernier élément (essentiel) touche à l’aventure de l’Everest et de l’alpinisme avec en toile de fond le destin tragique de George Mallory. Je reconnais ici avoir passé un peu rapidement les pages. C’est intéressant notamment les débats sur l’utilisation de l’oxygène (et la conception des premiers appareils), les méthodes d’explorations et de montée employées, les difficultés terribles pour les ascensions. Il est probable qu’une personne ayant un fort intérêt pour ce sujet sera passionnée par le récit. Rien à dire, c’est ultra précis, complet et très bien écrit.

C’est globalement, la conclusion qui me vient. L’auteur a réalisé un travail impressionnant de recherches. Chaque participant fait l’objet d’une longue étude sur sa vie, avec l’utilisation de multitude d’extraits d’archives, correspondances ou journaux privés. Chaque aspect touchant de près ou de loin (l’expérience de la guerre, l’administration du Raj, l’exploration des confins des Indes et de l’Himalaya, les relations Russie – Royaume-Uni-Unie à la fin du XIXe siècle, le cas du Tibet…, etc…) est largement analysé et précisé par l’auteur. C’est réellement impressionnant et, de surcroît, très bien écrit (avec une assez bonne traduction, malgré quelques erreurs : par exemple, un Lieutnant dans l’armée britannique est un Officier et non un Sous-Officier…) et agréable à suivre. Le gros défaut est là encore sur cette précision extrême qui pourra rebuter certains lecteurs.

Il est évident que toute personne passionnée par l’alpinisme trouvera un intérêt dans ce morceau d’histoire. Mais, le livre est aussi très instructif pour un autre lectorat en fournissant un tableau passionnant de cette caste sociale britannique en cette période bien précise, ainsi que l’expérience vécue de la guerre qui constitue finalement le début de sa fin.

NB : à noter aussi un cahier photo au milieu, et quelques cartes.

 

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