Le Blocus de Djibouti – Lukian Prijac

PRIJAC, Lukian. Le blocus de Djibouti : Chronique d’une guerre décalée (1935 – 1943). Paris : L’Harmattan, 2015. 443 pp.

Ayant essayé dernièrement de reprendre la partie, de mon étude relative aux opérations aériennes en Afrique orientale, relative aux actions de la Regia Aeroanutica au-dessus de Djibouti durant juin 1940, je me suis rapidement rendu compte de mon gros manque de connaissance sur les décisions des autorités locales françaises suite à l’armistice du 22 juin 1940. Certes, j’avais un vague souvenir des tentatives de ralliement aux Britanniques du Général Legentilhomme. Mais, pas grand-chose d’autre. Après une recherche rapide sur internet, là encore la documentation reste limitée (sauf un article, malheureusement incomplet). J’avais, en effet, envie d’en apprendre davantage sur les discussions internes qui ont conduit dans un premier temps un premier pas vers une dissidence, puis finalement à une fidélité aux autorités légitimes françaises incarnées par le Maréchal Pétain. Je suis finalement tombé sur l’ouvrage suivant, l’un des rares existants sur le sujet.

Précisons de suite que l’auteur Lukian Prijac est clairement un spécialiste sur l’histoire de cette zone géographique comme le montre son CV universitaire. Cet aspect se ressent fortement à la lecture puisque les différents noms de propres (personnes et lieux) sont rendus dans une écriture linguistique scientifique. Par exemple, Haïlé Sélassié devient Haylä Sélassié ou Keren est écrit en Kärän. Ce point mérite d’être signalé puisqu’il impose parfois un petit travail supplémentaire pour faire correspondre une géographique déjà mal connu. En outre, comme tout ouvrage de type universitaire, il implique une certaine forme de rédaction qui peut ne pas plaire à toute lecture.

Pour le reste, comme l’indique le sous-titre, il s’agit de présenter la situation du territoire français de Djibouti  à partir de la conquête italienne de l’Éthiopie, jusqu’au ralliement de la colonie à la France Libre.

On note, ainsi, pas mal d’éléments très intéressants.

1 ° : La forte volonté italienne pour légitimer la possession du territoire au moment où se constitue l’Empire italien d’Afrique de l’Est, dès 1938 suites à plusieurs discours officiels, avec des arguments assez limités. La presse italienne semble, par contre, assez véhémente. Plusieurs violations de frontière ont notamment lieu, voire même d’installation de postes-frontière empiétant sur le territoire français.

2 ° : Une action concrète française afin de soutenir la résistance éthiopienne face à la conquête italienne notamment par une politique de tolérance vis-à-vis des autorités consulaires éthiopiennes autorisées à rester sur le territoire de Djibouti. Plus en avant, on note une tentative de soutien pratique par la livraison d’arme et la présence d’un ou deux conseillers militaires français (quoique la documentation semble très limitée sur le sujet, selon l’auteur). Une partie des analyses faites par les Officiers français seront reprises par les Britanniques dans le cadre de la Mission 101.

3 ° : Les nombreux débats au sein des autorités françaises et des grands représentants des forces sociales et économiques de Djibouti sur l’attitude à adopter face à l’armistice du 22 juin 1940 et aux demandes italiennes. En effet, suite à l’échec de l’offensive italienne (il est vrai très limité en moyen et plus proche d’une simple escarmouche que d’une réelle volonté de conquête), la colonie refuse de céder aux exigences italiennes souhaitant une quasi-incorporation de Djibouti à l’Empire. La question de continuer le combat aux côtés des Anglais ou le ralliement à Vichy trouve, par contre, les différents responsables beaucoup plus divisés. Si le Général Legentilhomme se montre ouvertement favorable à continuer le combat (allant même jusqu’à demander aux anglais de faire abattre l’avion italien transportant le Général Germain chargé de mettre au pas la dissidence), le Gouverneur Hubert Deschamps (pourtant idéologiquement peu conforme à la Révolution nationale incarnée par Pétain) choisit finalement la fidélité. Il sera rappelé, néanmoins, quasi immédiatement par Vichy, car jugé peu fiable. L’histoire est connue, le Général Legentilhomme décidera de fuir le territoire et les troupes françaises sur place feront preuve d’une fidélité. On ne peut s’empêcher ici d’avoir conscience d’un de ces rendez-vous ratés avec l’histoire. Quelle aurait été la place de la France (et du Général de Gaulle), si Legentilhomme avait été en mesure de valider le ralliement aux Britanniques d’un territoire français, ainsi que d’environ 10 000 hommes ? Il est, évident, que conformément aux plans britanniques — français de 1939 – 1940, Djibouti aurait été une direction majeure pour l’offensive en direction du cœur de l’Afrique-Orientale italienne…

4 ° : Les actions très actives du nouveau Gouverneur Pierre Nouailhétas pour incarner la révolution nationale sur le territoire de cette petite colonie (avec parfois une très grande sévérité).

5 ° : La position quelque peu étrange des Britanniques avec, certes, un blocus relativement sévère du territoire sous certaines limites, afin de ne surtout pas provoquer une famine (face à la montée de certains mouvements nationaliste, il serait inconcevable que des blancs meurent de faim, selon un mémorandum). Dans le même temps, un soutien très faible à la France libre : en claire aucun soutien à une aventure militaire pour conquérir le territoire. Ici les raisons politiques sont parfaitement visibles : un certain discrédite des autorités françaises (très influente avant 1935 auprès du cercle impérial éthiopien) ne peut que favoriser l’influence anglaise. Malgré la guerre, l’affrontement colonial franco-britannique est parfaitement visible. Côté français, soyons honnête, c’est aussi l’argument majeur pour la reprise de Djibouti avec la forte inquiétude du représentant local de la France libre dans les courriers à De Gaulle d’une perte de crédibilité de la France auprès Hailé Sélassié ainsi que le futur du chemin de fer Djibouti — Addis-Ababa.

En conclusion, il s’agit d’un livre passionnant à lire, car traitant d’un sujet rarement évoqué, et embrassant tous les aspects : militaire, diplomatique, mais aussi la vie concrète des résidants français durant le blocus, ainsi que l’attitude adoptée sur la thématique classique entre résistance — collaboration et attentisme. Sans surprise, c’est cette dernière qui domine.

On notera, en outre, un appareil bibliographique très riche entre les différents centres d’archives, qui permet ainsi de fournir de nombreuses pistes de recherches (j’ai personnellement noté plusieurs références à chercher absolument pour approfondir la situation militaire de Djibouti durant le court conflit avec l’Italie). 

Sincèrement, à part le prix un peu élevé (39 euros),  il s’agit vraiment d’une lecture à conseiller absolument pour découvrir un pan relativement peu connu de l’histoire française de la Seconde Guerre mondiale.

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